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Le nouveau destin des enfants poubelles

Sophay, Lena, Chetra... sont de jeunes Cambodgiens. Ils ont grandi dans la "Décharge" de Phnom Penh, là où se déversent les ordures de la capitale. Maltraités, vendus, cherchant leur nourriture dans les poubelles... Aujourd’hui, ils et elles ont leur bac, vont le passer ou travaillent dans les hôtels de luxe... Leur destin a basculé.

« Demain, j’enfile ma nouvelle tenue de barman à l’hôtel Intercontinental de Siem Reap » clame, tout sourire, Chetra. Il a 21 ans et ses yeux noirs pétillent d’intelligence. Svelte et zélé, il adore parler et jongle du français à l’anglais avec une incroyable aisance. Plus qu’un emploi, ce job est pour lui une nouvelle vie. Car il n’est pas un garçon comme les autres. Avant, il vivait dans les ordures et travaillait jour et nuit : chiffonnier, il collectait et triait les déchets pour essayer de gagner un dollar ! Et ramassait de la nourriture pourrie pour survivre ! "Quand je pense à mon passé sur la Décharge, je n’arrive pas à réaliser ce qui m’arrive aujourd’hui. Jamais je n’aurais pu l’imaginer !" raconte-t-il.

"Papi et Mamie" Derrière ce rêve devenu réalité, il y a "Papi et Mamie". "C’est comme ça que les enfants nous surnomment. Ils sont notre famille et nous sommes la leur. Au début, ils voulaient même nous appeler papa et maman", confient Christian des Pallières et sa femme Marie France, émue jusqu’aux larmes dès qu’elle évoque ce souvenir. Ce couple de Français — la soixantaine — arrivé au Cambodge en 1992 », a fondé l’association Pour un sourire d’enfant (PSE). "Nous étions venus pour une action humanitaire et, un jour d’avril 1995, des enfants nous ont emmenés sur la Décharge. Là, l’horreur nous a sauté aux yeux et au cœur ! Des enfants de cinq ans mangeaient de la nourriture putréfiée, d’autres s’effondraient de fatigue, parfois en mouraient... Très vite, nous avons aménagé un lieu près de la Décharge, la Paillote, où des bénévoles leur servent un repas tous les matins et dispensent les soins médicaux de base." Aujourd’hui, plus de 500 enfants viennent tous les matins de l’année, prendre leur petit déjeuner à 6 heures avant d’aller travailler. Ils jouent à la corde à sauter ou entre eux quelques instants, le temps d’oublier leur triste réalité. "Beaucoup avaient des plaies et des cicatrices inquiétantes. Nous sommes donc allés voir comment ils vivaient en famille et c’est alors que nous avons découvert une maltraitance que nous ne soupçonnions pas. Si nous voulions sauver ces enfants, on ne pouvait se contenter de leur servir un repas. Il fallait créer un centre, les scolariser et retirer de leur famille les enfants les plus en danger" témoignent Papi et Mamie. En 1996, ils posaient la première pierre du centre PSE, à 1 km de la Décharge.

Des enfers au Paradis Huit ans après, plus de 4 ooo enfants sont sauvés et vont à l’école, au Centre même ou à l’extérieur. Les plus en danger - surtout les filles, torturées, violées ou vendues pour 20 dollars ! - sont pensionnaires. Lena, l’une d’elles ; a 17 ans et vient de rentrer en classe de première. Elle se souvient : "J’avais 13 ans quand Papi et Mamie sont venus me chercher sur la Décharge. Pour survivre, je faisais cuire les feuilles des arbres. Ma mère me fouettait avec des barbelés. Le plus dur, ce n’était pas tant d’être pauvre et de ramasser les ordures mais d’avoir une maman qui ne comprenne pas son enfant." Une maltraitance inimaginable due aux années sanglantes du régime des Khmers rouges qui ont torturé et tué plus de deux millions de personnes entre 1975 et 1979. Les enfants en subissent hélas les conséquences, "Mon père était jeune militaire sous les Khmers rouges et il a reproduit ce schéma de violence contre moi. Un jour, il m’a dit : ’Pourquoi veux-tu que j’aie peur de toi alors que j’ai massacré ma famille I" résume Samnang, elle aussi pensionnaire. Si cette adolescente de 16 ans n’a pu oublier son passé - car "de telles horreurs vous marquent à vie" – son regard est désormais tourné vers l’avenir. Elle est maintenant en terminale. "J’adore les sciences et l’un de mes rêves est de devenir aide-soignante. Je pourrai aller aider les enfants de la Décharge et leur donner la chance que PSE m’a donnée", dit-elle, ravie. Des yeux malicieux, elle est coquette, vêtue d’un Jean d’un top et de petits talons. En ce dimanche où il n’y a pas cours, elle a laissé son uniforme au placard. Comme ses amies, si enjouées. Où que l’on pose son regard, l’on ne voit d’ailleurs que des sourires. Ces enfants sont joyeux et vous manifestent une tendresse attachante. Il est même difficile de retenir ses larmes, surtout quand ils vous font part de ce qu’ils ont vécu. Comme Sopheara, qui dès l’âge de trois ans, travaillait quinze heures par jour sur la Décharge avec sa maman. Il vient d’avoir son bac, brillamment. Mais le week-end, il se laisse aller à sa passion : le rugby. L’équipe des chiffonniers, dont il est le capitaine, a même été championne du Cambodge ! "Je souris à la vie et la vie me sourit", aime-t-il dire. Et on le comprend. Cette année, il va certainement rentrer en faculté de médecine ! Sa vie a basculé. Comme celle de tous ces enfants que sauvent Papi et Mamie.

Pour un sourire d’enfant : le centre Avec une équipe de plus de 300 salariés cambodgiens et une dizaine de bénévoles occidentaux, PSE scolarise les enfants de la maternelle au bac. Ceux qui ont du retard étudient au centre en "cours de rattrapage" et font deux années scolaires en une. Les autres sont scolarisés à l’extérieur, PSE ayant des partenariats avec les sept écoles de la commune. Avant d’entrer en formation professionnelle, les élèves suivent une année préparatoire d’anglais et d’informatique avant de choisir leur filière, "Nous devons accompagner ces enfants jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi. Sinon, ils retourneront sur la Décharge" expliquent Papi et Mamie. Ainsi, ils ont le choix entre hôtellerie-restauration, secrétariat-management, coiffure-esthétique. Le Bureau des entreprises, avec son réseau de plus de cent sociétés, prend ensuite le relais et aide les jeunes diplômés à trouver un stage et à s’insérer dans la vie professionnelle. Dernière étape : celle du centre d’insertion professionnelle de Siem Reap, situé à proximité des temples d’Angkor qui attirent des centaines de milliers de touristes chaque année. C’est ici que beaucoup d’enfants de PSE prennent leur envol. Sophay est devenue conseillère de clientèle dans un salon d’esthétique de luxe. Chetra est barman à l’Intercontinental, son ami est cuisinier au Sofitel...

Pauline Garaude METRO 2 Décembre 2004

un article de Stéphane Cuevas

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